samedi 21 juillet 2012

"The history of research in folk music in this country is almost as characteristic of the United States as the material with which it is concerned" Sidney Robertson ( San Francisco Chronicle, 1938)


Ce blog a pour ambition de faire connaître le travail de Sidney Robertson Cowell ( 1903-1995), ethnomusicologue et collectrice de folk songs Étasunienne, qui a enregistré, entre 1936 et 1957, un nombre incalculable de folk songs et autres chants ethniques, d'abord aux États-Unis puis en Europe et en Asie. Son approche théorique- fondée sur une vision très progressiste et une fine connaissance musicale- ainsi que ses méthodes de collecte marquées par un grand souci éthique sont à l'avant-garde de son temps. Il s'agit d'un personnage singulier dans le paysage folklorique américain du début du XXème siècle dont l'expérience et le regard offrent un point d'ancrage idéal pour s'aventurer dans l'histoire complexe mais passionnante de la folk mania des années 1930. 

J'ai en effet choisi de focaliser mon investigation sur ses expéditions en terre américaine réalisées entre 1936 et 1940. Durant cette période, SRC travaille à la sauvegarde et à la diffusion des folk songs américaines avec l'appui du gouvernement fédéral du président Roosevelt. Durant l'été 1936, elle devient l'assistante de Charles Seeger alors responsable de l'unité musique de la Special Skills Division de la Resettlement Amdinistration, un des programmes les plus radicaux du New Deal visant à venir en aide aux populations les plus touchées par la crise en aidant à la reconversion des petits fermiers en faillite qui sont relogés au sein de communautés suburbaines alliant travail agricole et industriel. Son travail consiste alors à collecter des folk songs dans différentes régions rurales qui seront ensuite utilisées pour la réalisation de pamphlets musicaux, censés agir sur le moral des familles dépossédées en activant un sentiment d’appartenance communautaire au sein des «colonies» de la RA. Elle travaille également à la classification des quelques 800 enregistrements de la collection de la jeune Archive of American Folk Song de la bibliothèque du Congrès, et réalise elle-même la duplication de ses enregistrements, travail qui témoigne d’une bonne maîtrise technique et d’un grand souci de sauvegarde. Plus tard en 1937, elle prend part à l'organisation d'évènements culturels au sein d'une communauté crée par la RA dans le Minnesota. A partir de 1938, elle début un grand projet de collecte en Californie du Nord, sponsorisée par la WPA, la bibliothèque du Congrès et l'université de Berkeley, dont l'objectif est de créer une collection exhaustive de toutes les folk songs chantées sur ce territoire, incluant des chants ethniques de communautés Basques, Finlandaises, Portugaises, Norvégiennes, Russes, Croates, Galloises, Hongroises, Italiennes, Islandaises, Indiennes ( Molokan) et Espagnoles. Cette vaste entreprise va durer 2 ans avant de prendre fin par manque de moyens. 

Les années 1930 sont un moment clef de l'histoire du folklore et plus généralement de l'histoire culturelle des États-Unis. Le pays est alors plongé dans la Grande Dépression et doit faire face à une série de défis parmi lesquels la crise économique généralisée, la lente agonie du monde rural et la montée du fascisme. On assiste alors à la tentative, par de nombreux acteurs dont le spectre idéologique s'étend du communisme au libéralisme démocratique, de définir un nouveau nationalisme américain, plus inclusif et progressiste. Car en effet, la crise n'est pas seulement économique et financière, elle est également culturelle. Les fondements de l'American Dream vacillent : le fort taux de chômage remet en cause l'idéal du Self Made Man, les fiers pionniers de l'Ouest sont contraints de fuir vers la Californie, Land of Hope dont Woody Guthrie chante le caractère illusoire, pour échapper à la sécheresse, aux tempêtes de poussières et aux banquiers avides. Le vieux Sud quant à lui, économiquement à l'agonie et sclérosé par les conflits raciaux défie l'idéal de la démocratie agraire. Sur un autre plan, la montée hégémonique de la mass culture principalement tournée vers un public urbain ( malgré l'épanouissement du marché des musiques rurales dans les années 1920) semble mettre en péril les particularismes des cultures régionales, en particulier des régions rurales. 


C'est dans ce contexte de lutte sociale et d'esprit réformiste que naît ce que l'historien Michael Denning a appelé le « front culturel ». Les laissés-pour-compte occupent alors le devant de la scène. L'art, en totale rupture avec la théorie de l'Art pour l'Art, devient le vecteur des aspirations sociales et des idées politiques radicales de l'époque. Une série de programmes lancés par le président Roosevelt dans le cadre de son New Deal, va alors avoir pour objectif de faire voir la détresse des familles dépossédées, de faire entendre la voix du peuple. Différents projets documentaires sont mis en place afin de sauvegarder et de disséminer les cultures folks régionales, mettant ainsi à l'honneur le common man et militant pour une vision plus démocratique et égalitaire de l'identité américaine. Dans ce contexte, la folk music devient un des principaux vecteurs de cet idéal de retour aux sources, et les campagnes de collecte se multiplient grâce à l'aide du gouvernement fédéral qui sponsorise de nombreux projets.


Dès les origines, les collectes de chansons s'apparentent à une véritable quête identitaire. Des premiers collectages de Johann G. Herder dans l'Europe du XVIIIe siècle, jusqu'aux chants de cowboy de John Lomax, cette pratique reflète les enjeux politiques et culturels qui traversent l'histoire contemporaine. Le concept de folk music est très confus, sa définition varie en fonction des époques et des théoriciens. Aux États-Unis, les premiers compilateurs s'appuient sur des sources écrites et privilégient les ballades anciennes d'origine anglo-saxonne, dont seule la valeur littéraire importe. Cette approche romantique véhiculant un esprit pastoral très conservateur valorise avant tout les versions les plus anciennes et ne fait aucun cas des contextes d'interprétation ni des arrangements musicaux. Le chef de file de l'école antiquaire, Francis Child, professeur de littérature à Harvard, construit un véritable canon d'authenticité excluant toute création américaine récente. Plus tard, à partir des années 1910, l'approche antiquaire est distancée par une théorie du folklore qui s'américanise, en témoigne la compilation par John Lomax des chants de cowboys de son Texas natal (1909). Désormais, et même si le canon Childien reste encore très influent, les folkloristes s'intéressent de plus en plus aux folk songs crées sur le territoire américain. La démocratisation de l'enregistrement dans les années 1920 encourage les collecteurs à mener un travail de terrain, ils commencent à accorder plus d'importance à l'interprétation, à l'accompagnement musical et au contexte dans lequel s'inscrivent les pratiques musicales. Les années 1930 sont marquées par un tournant important dans l'étude de la folk music. Les nouveaux folkloristes, influencés par les apports théoriques de l'anthropologie ( Franz Boas, Margaret Mead, Ruth Benedict) développent une approche dite fonctionnaliste, on ne se demande plus «  est-ce de la bonne musique » mais « A quoi sert cette musique ». Les travaux de Sidney Robertson Cowell s'inscrivent dans cette nouvelle approche. A cette époque, les folk songs deviennent également un instrument de diffusion et de promotion de l'idéologie progressiste et égalitaire du New Deal. Les chansons militantes apparaissent dans les collections, alors qu'au même moment, du côté de l'industrie musicale, les premiers protest singers font leur apparition ( Woody Guthrie, Almanach Singers...). Il s'agira d'analyser le travail de Robertson à la lumière de cette longue histoire et de confronter ses idéaux à ceux de ses contemporains. Je pars de l'idée largement admise et traitée par les historiens de la culture que la manipulation de folk songs n'est jamais neutre, qu'elle est toujours affaire d'émotion. Les choix des collecteurs, leur façon théorique d'aborder les chansons, en disent long sur leur modèle de représentation, en matière de morale, de question raciale, de genre, et également d'idéologie politique et de sentiment identitaire. 
 Sidney Robertson Cowell est un personnage qui mérite d'apparaître dans cette histoire. Son travail est très novateur, en tant que musicienne son approche met à l'honneur les talents musicaux de ses interprètes. Elle est l'une des premières à souligner la beauté des musiques modales qui jusque là avaient laissé de marbre les collecteurs.


Voilà pour le contexte. L’idée est de présenter une chanson de la collection de Sidney Robertson par article, d’en situer le contexte d’interprétation (et d’enregistrement) et d’en montrer les singularités esthétiques et identitaires. Bien sur, il n’est pas exclu de discuter d’autres chansons récoltées par d’autres ethnomusicographes...Le prochain post sera consacré à une brève biographie de la collectrice.

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